Me Michèle BAUER est avocate au Barreau de Bordeaux depuis 2003. Elle intervient notamment en droit pénal devant le tribunal correctionnel et la cour d’assises. Ancienne assistante de justice au pôle économique et financier du tribunal correctionnel de Bordeaux, elle suit de près les questions de libertés publiques.

Elle reçoit au cabinet de Bordeaux (33 Cours Pasteur) et à Gujan-Mestras (Bassin d’Arcachon, uniquement en droit du travail). Elle accompagne les justiciables de Bordeaux, Mérignac, Pessac, Talence, Bègles, Cenon, Lormont et de toute la Gironde.

Publié le 23 octobre 2026.

L’État peut-il couper les réseaux sociaux pendant les manifestations ? Pas librement. Aucun texte ne l’autorise pour de simples troubles à l’ordre public. Le Conseil d’État n’admet une interruption qu’en circonstances exceptionnelles, à titre provisoire et faute d’alternative. Le droit européen ajoute ensuite un second verrou.

Le contexte. D’abord, des pillages ont eu lieu en marge des manifestations du 17 octobre 2026. Puis, le 20 octobre, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez a demandé aux préfets d’interdire les manifestations revendicatives de nature à troubler l’ordre public prévues le samedi 24 octobre (franceinfo). Le lendemain, au Sénat, il a ensuite évoqué une piste : suspendre les réseaux sociaux lorsque des casseurs organisent des pillages en ligne. Toutefois, à la date de publication, il s’agit seulement d’une piste de réflexion. Le gouvernement n’a donc annoncé aucune décision de blocage.

Couper les réseaux sociaux : ce que permet le droit français

La liberté de communication protège l’accès aux réseaux sociaux

1 Un principe constitutionnel : pas de coupure sans texte

L’article 11 de la Déclaration de 1789 garantit la libre communication des pensées et des opinions. Ainsi, en 2009, le Conseil constitutionnel a jugé que cette liberté implique la liberté d’accéder aux services de communication au public en ligne. Il a donc refusé qu’une autorité administrative puisse restreindre ou empêcher l’accès à internet (Cons. const., 10 juin 2009, n° 2009-580 DC).

Or les réseaux sociaux entrent dans cette catégorie. En effet, ils servent à s’informer, à s’exprimer et à communiquer avec ses proches. Par conséquent, couper les réseaux sociaux touche des millions de personnes qui ne commettent aucune infraction.

Le Conseil d’État l’a d’ailleurs rappelé en 2025. En effet, en dehors des cas prévus par la loi, l’administration ne peut pas décider d’interrompre l’accès à un tel service. Par conséquent, il n’existe aujourd’hui aucun texte général autorisant le gouvernement à couper les réseaux sociaux en cas de manifestation.

L’état d’urgence ne permet pas de couper un réseau social pour des émeutes

2 Un pouvoir limité au terrorisme

Certes, la loi du 3 avril 1955 prévoit un pouvoir de cette nature. En effet, pendant l’état d’urgence, le ministre de l’Intérieur peut faire interrompre un service en ligne qui provoque à des actes de terrorisme ou en fait l’apologie (loi n° 55-385 du 3 avril 1955, art. 11, II).

Ce texte pose deux conditions. D’abord, le gouvernement doit avoir déclaré l’état d’urgence, ce qui n’est pas le cas en métropole à ce jour. Ensuite, le service visé doit provoquer au terrorisme. Or des appels au pillage ne relèvent pas de cette catégorie. Ce texte ne permet donc pas de couper les réseaux sociaux pour des émeutes.

Le cas de la Nouvelle-Calédonie le confirme d’ailleurs. En effet, le gouvernement y avait déclaré l’état d’urgence en mai 2024. Pourtant, le gouvernement n’a pas invoqué l’article 11 pour bloquer TikTok, car le réseau social ne provoquait pas à des actes de terrorisme. Il s’est donc appuyé sur une autre base : la théorie des circonstances exceptionnelles. De leur côté, les associations requérantes avaient contesté la constitutionnalité de l’article 11. Le Conseil d’État a refusé de transmettre leur question au Conseil constitutionnel, puisque ce texte n’avait pas servi de fondement au blocage (CE, 24 sept. 2024, n° 494511).

De plus, le juge contrôle toujours les mesures de police prises pendant l’état d’urgence. Ainsi, ces mesures doivent rester justifiées, nécessaires et proportionnées (Cons. const., 19 févr. 2016, n° 2016-535 QPC).

Le précédent TikTok en Nouvelle-Calédonie : un blocage jugé illégal

3 Les trois conditions fixées par le Conseil d’État

En mai 2024, des émeutes d’une grande violence ont frappé la Nouvelle-Calédonie. Dès le 14 mai, le Premier ministre a fait bloquer TikTok sur l’archipel. Pour cela, il s’est appuyé sur la théorie jurisprudentielle des « circonstances exceptionnelles ».

Ensuite, le 1er avril 2025, le Conseil d’État, réuni en Assemblée, a annulé cette décision (CE, Ass., 1er avr. 2025, n° 494511, 494583, 495174, Ligue des droits de l’homme et a.). Il admet pourtant qu’une interruption complète reste possible, mais à trois conditions cumulatives :

  • l’interruption doit être indispensable pour faire face à des événements d’une particulière gravité ;
  • de plus, aucun moyen technique ne doit permettre, dans l’immédiat, une mesure moins attentatoire aux libertés ;
  • enfin, l’interruption ne doit pas durer plus que le temps nécessaire pour trouver et mettre en œuvre cette mesure alternative.

En l’espèce, le Conseil d’État reconnaît certes des circonstances exceptionnelles. En revanche, le blocage était total et sans durée déterminée. De plus, le gouvernement ne l’avait pas subordonné à l’impossibilité de prendre des mesures plus ciblées. Le juge en conclut donc à une atteinte disproportionnée à la liberté d’expression et à la liberté d’accès à l’information.

Par ailleurs, le Conseil d’État donne lui-même un exemple de mesure alternative : le blocage de certaines fonctionnalités du réseau, le cas échéant en lien avec la plateforme.

Point de vigilance : le juge des référés n’a pas suspendu le blocage en mai 2024. En effet, il a estimé que l’urgence manquait, au regard notamment du caractère limité et temporaire de la mesure (CE, réf., 23 mai 2024, n° 494320 et a.). Puis le gouvernement a levé le blocage avant toute autre décision (CE, réf., 29 mai 2024, n° 494357). Le juge n’a donc constaté l’illégalité qu’après coup, près d’un an plus tard.

Le droit européen, second verrou contre une coupure des réseaux sociaux

Le règlement européen sur les services numériques (DSA)

4 Deux mécanismes, et aucun ne donne la main seule au gouvernement

Par ailleurs, en métropole, le droit de l’Union s’applique pleinement. C’est d’ailleurs une différence importante avec la Nouvelle-Calédonie. Or le règlement (UE) 2022/2065 du 19 octobre 2022 (DSA) encadre précisément les très grandes plateformes, comme TikTok, Instagram, Snapchat ou X.

Premier mécanisme : la réaction aux crises (art. 36).

En cas de crise, la Commission européenne peut imposer des actions aux très grandes plateformes. Toutefois, elle agit sur recommandation du comité européen des services numériques. Ensuite, les mesures doivent rester strictement nécessaires et proportionnées. Enfin, elles durent trois mois au plus, avec une prolongation possible de trois mois. Ce pouvoir appartient donc à la Commission, et non à l’État français.

Second mécanisme : la restriction temporaire d’accès (art. 51, § 3).

Le coordinateur pour les services numériques peut demander au juge une restriction temporaire d’accès. Cependant, les conditions sont lourdes. D’abord, l’infraction doit persister malgré les mesures déjà prises. Ensuite, elle doit causer un préjudice grave. Enfin, elle doit constituer une infraction pénale menaçant la vie ou la sécurité des personnes. En outre, la restriction dure quatre semaines, renouvelable sous le contrôle du juge.

Une précision souvent oubliée : ce pouvoir revient au coordinateur de l’État où la plateforme a son établissement principal. Or TikTok, Meta et X ont leur établissement européen en Irlande. De plus, la surveillance des très grandes plateformes relève largement de la Commission. L’Arcom, coordinateur français, ne peut donc pas obtenir seule le droit de couper ces réseaux sociaux.

La Cour européenne des droits de l’homme se méfie des blocages larges

5 L’article 10 de la Convention européenne

L’article 10 de la Convention protège la liberté de recevoir et de communiquer des informations. Ainsi, la Cour européenne a condamné la Turquie pour avoir bloqué tout Google Sites afin d’atteindre un seul site illicite (CEDH, 18 déc. 2012, Ahmet Yıldırım contre Turquie, n° 3111/10). Elle a également sanctionné le blocage général de YouTube (CEDH, 1er déc. 2015, Cengiz et autres contre Turquie, n° 48226/10 et 14027/11).

De plus, la Cour exige une base légale précise. Elle demande aussi un examen des effets collatéraux sur les contenus licites et un recours effectif (CEDH, 23 juin 2020, Vladimir Kharitonov contre Russie, n° 10795/14). Par conséquent, couper les réseaux sociaux de façon générale, au détriment de millions d’utilisateurs, se heurterait frontalement à ces exigences.

Samedi 24 octobre : ce qui peut concrètement se passer

Des mesures ciblées plutôt qu’une coupure générale

6 Ce qui est juridiquement envisageable, et ce qui ne l’est pas

Couper les réseaux sociaux sur tout le territoire paraît exclu. En effet, aucun texte ne le permet. De plus, la jurisprudence de 2025 impose de privilégier d’abord des mesures ciblées.

En revanche, d’autres outils existent. D’abord, les autorités peuvent demander le retrait de contenus illicites. Elles peuvent aussi solliciter les plateformes pour limiter certaines fonctionnalités, comme la géolocalisation. Enfin, la justice pénale peut poursuivre les auteurs de messages.

Il existe aussi un obstacle pratique. En effet, en Nouvelle-Calédonie, un seul opérateur public assurait l’accès à internet. En revanche, en métropole, il faudrait contraindre plusieurs fournisseurs d’accès et de nombreux opérateurs virtuels. Or, selon la presse spécialisée, l’efficacité des techniques de blocage serait variable.

Les réseaux sociaux ne sont pas une zone de non-droit. Appeler publiquement au pillage peut constituer une provocation directe aux vols et dégradations, punie de cinq ans d’emprisonnement et de 45 000 € d’amende, même sans passage à l’acte (loi du 29 juillet 1881, art. 24). Si des pillages suivent l’appel, la justice peut aussi poursuivre son auteur comme complice (art. 23 de la même loi).

Que faire si un réseau social est bloqué ?

7 Les recours devant le juge administratif

Toute personne concernée peut contester une décision de couper les réseaux sociaux. Ainsi, en 2024, associations et particuliers ont saisi directement le Conseil d’État. Deux voies existent alors.

  • Le référé-liberté permet d’obtenir une décision en 48 heures. Il faut toutefois démontrer une urgence particulière et une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale.
  • Le recours pour excès de pouvoir permet ensuite d’obtenir l’annulation de la décision. Certes plus lent, il fixe toutefois le droit pour l’avenir, comme en 2025.

Dans tous les cas, conservez des preuves du blocage : captures d’écran datées, messages d’erreur, identité de votre opérateur. Notez aussi l’impact concret sur votre situation, par exemple une activité professionnelle empêchée.

Chronologie : du blocage de TikTok à la piste évoquée en 2026

Date Événement
14 mai 2024 Le Premier ministre ordonne le blocage de TikTok en Nouvelle-Calédonie.
23 mai 2024 Le juge des référés du Conseil d’État rejette les demandes de suspension, faute d’urgence.
Fin mai 2024 Le gouvernement lève le blocage.
1er avril 2025 Le Conseil d’État annule le blocage et fixe trois conditions strictes.
17 octobre 2026 Pillages en marge des manifestations contre la vie chère.
20 octobre 2026 Le ministre de l’Intérieur demande aux préfets d’interdire les manifestations à risque du 24 octobre.
21 octobre 2026 Au Sénat, il évoque une suspension des réseaux sociaux en cas de pillages organisés en ligne.

FAQ : couper les réseaux sociaux, ce que dit la loi

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Le gouvernement peut-il couper les réseaux sociaux pendant une manifestation ?

Non, l’État ne peut pas couper les réseaux sociaux librement. Aucune loi ne l’autorise pour de simples troubles à l’ordre public. Seules des circonstances exceptionnelles d’une particulière gravité peuvent justifier une interruption provisoire, et uniquement faute de mesure moins radicale.

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Pourquoi le blocage de TikTok en Nouvelle-Calédonie a-t-il été jugé illégal ?

D’abord, le blocage était total et sans durée déterminée. Ensuite, le gouvernement ne l’avait pas subordonné à l’impossibilité de prendre des mesures ciblées. Le Conseil d’État y a donc vu une atteinte disproportionnée à la liberté d’expression et d’information.

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L’Union européenne peut-elle bloquer un réseau social ?

Pas directement. En cas de crise, la Commission peut imposer des actions aux très grandes plateformes pour trois mois au plus. En revanche, une restriction d’accès suppose une décision de justice et des conditions très strictes.

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Appeler au pillage sur les réseaux sociaux est-il puni ?

Oui. En effet, la loi punit la provocation directe aux vols et aux dégradations dangereuses de cinq ans d’emprisonnement et de 45 000 € d’amende, même sans effet. De plus, si des pillages suivent, la justice peut poursuivre l’auteur de l’appel comme complice.

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Comment contester un blocage de réseau social ?

Devant le juge administratif. D’abord, le référé-liberté permet une décision rapide, à condition de prouver l’urgence. Le recours pour excès de pouvoir permet ensuite d’obtenir l’annulation de la mesure.

avocat tribunal correctionnel bordeaux assisesMe Michèle BAUER

Avocate au Barreau de Bordeaux depuis 2003

Droit pénal · Droit du travail (certificat de spécialisation 2017) · Droit de la famille

Cabinet : 33 Cours Pasteur, 33000 Bordeaux. Cabinet secondaire à Gujan-Mestras le samedi. Tél. 05 47 74 51 50 ou 06 50 30 34 69.

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