“Celui qui combat peut perdre, mais celui qui ne combat pas a déjà perdu.” Bertolt Brecht

Avocat ou Avocate ?

Me Michèle BAUER, avocate à Bordeaux depuis 2003, a rédigé cette tribune en 2014 avec sa consœur Me Messaouda GACEM, avocate à Bordeaux. L’article a été repris dans le livre Avocats : le Verbe et la Robe.

Tribune publiée en 2014. Mise à jour le 24 mai 2026.

Avocat ou avocate ? Une tribune, une bataille — et une victoire

📅 Lire ce texte en 2026 : ce qui a changé depuis 2014

Quand j’ai publié cette tribune en 2014 avec ma consœur Me Messaouda GACEM, le mot « avocate » suscitait encore des résistances dans la profession. Depuis, beaucoup a changé.

  • En effet, en 2008, les femmes représentaient 44,8 % des avocats en France. En 2026, elles en représentent 57,8 % — elles sont donc désormais majoritaires (CNB, chiffres 2026). Ainsi, la bascule s’est produite dès 2009.
  • En 2019, l’Académie française a officiellement reconnu qu’il n’existe « aucun obstacle de principe » à la féminisation des noms de métiers et que le mot « avocate » est pleinement légitime (Académie française, 2019).
  • En outre, le mot « avocate » figure aujourd’hui dans tous les dictionnaires, dans les communications institutionnelles, dans les médias et sur les profils LinkedIn de milliers de professionnelles.

La tribune qui suit est un document historique. En effet, elle témoigne d’un combat réel, mené au sein même de la profession. J’ai choisi de la conserver dans son intégralité, telle qu’elle a été écrite avec ma consœur Me GACEM avec son ton pamphlétaire et son ironie assumée. Elle n’a pas pris une ride.

Petite chronologie : du combat à la reconnaissance

📌 De 1900 à aujourd’hui : un siècle de féminisation

1900 — Jeanne Chauvin prête serment. D’abord, elle devient la première femme avocate en France.
1976 — Le Conseil d’État et la Cour de cassation admettent enfin une femme avocate auprès de leur juridiction.
2008 — Ensuite, les femmes représentent 44,8 % des avocats inscrits et déjà 60,6 % des stagiaires. La bascule est en cours.
2009 — Pour la première fois, les femmes dépassent les hommes dans la profession.
2014 — Publication de cette tribune. Le mot « avocate » fait encore polémique dans certains barreaux.
2019 — Par ailleurs, l’Académie française reconnaît officiellement la légitimité du mot « avocate ».
2023 — Le mot « avocate » entre dans le Règlement intérieur national (RIN) de la profession — publié au Journal officiel du 4 février 2023.
2026 — Enfin, les femmes représentent 57,8 % des avocats en France. Le mot « avocate » est dans tous les dictionnaires.

La tribune originale (2014) : Petite lettre à nos chers confrères misogynes

Tribune co-rédigée par Me Michèle BAUER et Me Messaouda GACEM, avocates à la Cour — publiée en 2014

Mes Très Chers Confrères Misogynes,

Vous avez appris tout comme moi la teneur des tristes chiffres de cette année et vous avez pleuré, je le sais :

En France, il y a 42 609 avocats.

Les femmes représentent 44,8 % des inscrits et 60,6 % des avocats stagiaires.

(extraits des éléments statistiques du CNB en 2008)

Bien loin le temps béni du dix-neuvième siècle qui ne connaissait aucune femme avocate. Mais hélas la Belle Époque s’est terminée en 1900 avec Jeanne Chauvin qui fut la première femme avocate. Heureusement, le Conseil d’État et la Cour de cassation ont été vos dignes serviteurs et n’ont admis la première femme avocate auprès de leur juridiction qu’en 1976…

Et vous avez été mécontents, mes Chers Confrères misogynes, mécontents de devoir partager ce métier, cette passion avec les femmes…

Et vous avez exprimé votre mécontentement, par des caricatures grotesques représentant les femmes avocates plaidant avec leur progéniture dans les bras (voir pièces 1 et 2 suivant bordereau).

Vous avez donc définitivement perdu votre virilité et une grande partie de votre pouvoir en laissant les femmes entrer dans votre fief bien gardé… Et aujourd’hui que vous reste-t-il comme combat, la femme ayant acquis sa place dans votre profession ?

Le titre sacré : AVOCAT

Suite de la tribune

Il vous reste le titre, votre titre sacré : AVOCAT…

Interdiction de le modifier, notre règlement intérieur ne reconnaît qu’un seul titre — celui d’avocat…

Et AVOCATE ?

Non, grand Dieu, le mot avocat est un titre qui ne peut pas être féminin… Femme tu resteras et demeureras avocat, tu as voulu exercer une profession d’homme, tu en subis les conséquences : aucune différence, aucune distinction avec tes Confrères hommes…

Femme tu es et homme tu deviendras car devenir avocat ne s’improvise pas… On ne naît pas avocate, on ne le devient pas non plus, selon vous.

Et pourtant, les femmes sont de plus en plus nombreuses et seront majoritaires dans quelques années et vous serez contraints d’abandonner ce titre…

La langue française comme dernier bastion

Suite de la tribune

En effet, mes Chers Confrères misogynes, sauf le respect que je ne vous dois pas, je souhaiterais vous faire réfléchir (si c’est possible et j’en doute…) :

Vous, confrères misogynes, qui êtes de vrais spécialistes du droit français et du droit comparé, je ne vais pas vous apprendre que dans beaucoup de pays européens, et notamment l’Allemagne, notre fameux titre est féminisé…

Je vous entends : LA LANGUE FRANÇAISE, LA BEAUTÉ DES MOTS….

Je vous réponds, mes Chers Confrères misogynes, que non seulement vous détestez les femmes mais aussi vous savez être hypocrites… Cela ne vous dérange pas de féminiser des fonctions telles que mécanicien ou éboueur…

Pour finir, votre argumentation est inopérante. Il suffit pour vous de jeter un œil dans un dictionnaire, au hasard le Petit Robert (qui j’espère deviendra un jour la Petite Roberte), ce dernier admet le féminin d’avocat…

Sur le Règlement intérieur et la liberté de choix

Suite de la tribune

Quoi d’autre à m’opposer ? Le Règlement Intérieur ?

Puis-je vous faire remarquer en avocate irrespectueuse que je suis que si le Règlement intérieur ne fait aucune mention du titre d’avocate, il n’interdit pas non plus de l’utiliser… Et souvenez-vous de vos très chers cours de Libertés Publiques : ce qui n’est pas interdit est permis…

Alors laissez-nous la liberté de choix, mes très Chers Confrères misogynes; liberté de choisir le titre d’avocat ou celui d’avocate… c’est la seule chose que je revendique…

Si ce titre est honorifique, pourquoi ne pas le féminiser,  n’est-ce pas un honneur d’être avocat et femme… Rappelez-vous qu’autrefois et même encore aujourd’hui, il existait des Princesses à la Cour…

Enfin… je n’ai pas grand espoir de vous changer, mes Chers Confrères misogynes, et mes oreilles sifflent déjà et je devine vos ricanements et vos moqueries sur ma lettre que vous qualifierez de féministe… L’argument est bien facile et pauvre et je n’y répondrai pas.

Il me reste à vous prier de me croire,

Votre Bien Dévouée Consœur.

Michèle BAUER, avocate à la Cour
Messaouda GACEM, avocate à la Cour

P.S : vous l’aurez corrigé, mon secrétaire a fait une faute de frappe : il fallait lire, Votre Bien Dévouée Consœur.

Avocat ou avocate en 2026 : où en suis-je ?

L’Académie française a tranché

🏛 La victoire linguistique de 2019

En 2019, l’Académie française a publié une déclaration officielle reconnaissant qu’il n’existe « aucun obstacle de principe » à la féminisation des noms de métiers. Elle précise par ailleurs que le mot « avocate » figurait déjà dans les anciens dictionnaires — y compris l’édition historique du Dictionnaire de l’Académie.

Par conséquent, la position officielle est désormais claire : « avocate » est un mot français reconnu, qui désigne une femme exerçant la profession d’avocat — et non plus, comme le prétendaient ironiquement certains confrères, « l’épouse de l’avocat ».

Pour aller plus loin sur ce point : La féminisation des noms de métiers et de fonctions — Académie française · L’Académie française se résout à la féminisation — L’Express

Le RIN reconnaît enfin « avocate » — mais la résistance n’est pas totalement éteinte

⚖ 4 février 2023 : « avocate » entre dans le Règlement intérieur national

Or, dans cette tribune, j’invoquais le Règlement intérieur pour dire qu’il n’interdisait pas le mot « avocate ». En 2023, ce combat a finalement trouvé son épilogue officiel.

Le 9 décembre 2022, le Conseil national des barreaux a adopté une décision modifiant le RIN. Publiée au Journal officiel du 4 février 2023, elle insère un article préliminaire disposant que les termes « avocat », « bâtonnier » et « vice-bâtonnier » doivent être entendus comme s’appliquant à « l’avocate », « la bâtonnière » et « la vice-bâtonnière » au choix de l’intéressée. Ainsi, le droit que je réclamais est désormais écrit noir sur blanc dans notre règlement professionnel.

La décision est consultable directement sur Légifrance et sur le site de la Gazette du Palais.

Strasbourg dit non — la résistance idéologique persiste

🔴 Quand certains barreaux résistent encore

Toutefois, la résistance n’est pas totalement éteinte. L’Ordre des avocats de Strasbourg a ainsi voté contre la féminisation des termes « avocat » et « bâtonnier », preuve que le débat n’est pas purement linguistique. Il reste, pour certains, profondément idéologique (Europe 1). En réponse à ces avis défavorables, le CNB a noté que les opposants invoquaient le fait que « ce ne serait pas utile pour l’égalité au sein de la profession », argument que j’avais déjà entendu en 2014 et qui ne m’avait pas convaincue davantage.

📊 Les chiffres de 2026

Concrètement, en 2008 — année des statistiques citées dans cette tribune, les femmes représentaient 44,8 % des avocats inscrits. En 2026, elles en représentent 57,8 %. La prophétie s’est donc réalisée.

En outre, la croissance est sans appel : entre 2013 et 2022, le nombre de femmes avocates a augmenté de 34 %, contre seulement 13 % pour les hommes. Les femmes sont plus jeunes en moyenne de 5 ans que leurs confrères masculins, ce qui annonce une féminisation encore plus marquée dans les années à venir.

Toutefois, des inégalités persistent. Les femmes avocates restent sous-représentées parmi les associés et dans les postes de direction des grands cabinets. Les écarts de rémunération demeurent significatifs. Le combat a changé de terrain, mais il continue.

Publications et références

📚 Cet article a été repris et cité



Me Michèle BAUER

Avocate · Barreau de Bordeaux depuis 2003

Droit du travail · Droit de la famille · Droit pénal

Me Michèle BAUER intervient en droit du travail, en droit de la famille et en droit pénal. Cabinet : 33 Cours Pasteur, Bordeaux.

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