Me Michèle BAUER, avocate spécialiste en droit du travail à Bordeaux depuis 2003, partage ici un billet d’humeur sur les legaltech — publié il y a plus de dix ans. Le fond n’a pas changé. Le contexte, si.

📍 33 Cours Pasteur, Bordeaux · 📍 Gujan-Mestras (le samedi) · 📞 05 47 74 51 50 · 06 50 30 34 69

Billet publié en 2018. Mis à jour le 24 mai 2026.

Legaltech et avocats : ni ubérisation, ni disruption mais l’IA change la donne

📅 Ce billet a plus de dix ans  et il a plutôt bien vieilli

J’ai écrit ce billet il y a presque dix ans. Le contexte : une panique collective sur la prétendue « ubérisation » du droit. Les legaltech allaient révolutionner la profession. Les avocats allaient disparaître. Les startups allaient conquérir le marché du droit.

Dix ans plus tard, les plateformes de mise en relation existent toujours. Elles n’ont pas tué la profession. En revanche, l’intelligence artificielle générative pose des questions autrement plus sérieuses et pas seulement pour les avocats. Or, sur ce point, je nuance ma conclusion initiale. Le conseil juridique reste un monopole de l’avocat. Toutefois, les plateformes intermédiaires ont du souci à se faire. L’IA cherche directement un avocat pour le justiciable sans passer par l’annuaire des plateformes.

Je conserve donc le billet qui suit dans son esprit d’origine, avec son ton volontairement polémique. Il garde toute sa pertinence sur l’essentiel : le conseil juridique ne peut pas être standardisé.

Un petit billet d’humeur, de mauvaise et de bonne humeur à la fois. Billet sur la soit-disant « ubérisation » de la profession. Et sur le prétendu pouvoir des startups appelées legaltech, qui, à mon sens, n’ont rien de légal.

Ce billet n’est pas dans l’air du temps : le titre annonce que je ne crois pas au sacro-saint pouvoir des legaltech. La profession n’a pas à craindre l’ubérisation. Réfléchissons ensemble sur cette prétendue prise de pouvoir.

Qu’est-ce qu’un avocat — et où peut-il être concurrencé ?

1. Inventaire des domaines d’intervention

Un avocat conseille, rédige des actes, saisit les tribunaux par assignation ou requête, défend et plaide. En outre, il peut être médiateur. Pour déterminer où les legaltech peuvent concurrencer les avocats, il convient d’examiner chaque activité.

Sur le conseil : les legaltech ne peuvent pas en délivrer. L’avocat dispose d’un monopole sur le conseil juridique. Si elles s’aventuraient à en donner, elles s’exposeraient immédiatement à des poursuites des instances représentatives de la profession. Elles ne prétendent d’ailleurs pas en donner — elles mettent au mieux des avocats en relation avec des clients.

Sur la rédaction d’actes : c’est ici que la profession a peut-être du souci à se faire  mais cette concurrence existait bien avant internet. Quand j’étais petite, mon père était abonné au Particulier, qui donnait (et donne toujours) des modèles de baux d’habitation et de lettres de réclamation. Donc, en résumé : rien de nouveau sous le soleil.

Sur la saisine des tribunaux : des sites existent, le CNB était même en procès contre l’un d’eux. Ils prétendent rédiger une assignation sans donner de conseil. En pratique, nous finissions par récupérer ces dossiers et recoller les morceaux des demandes patchwork rédigées par ces sites.

Sur la défense et la plaidoirie : la concurrence des legaltech ne peut pas s’exercer ici. Les avocats ne sont pas encore des robots.

Sur la médiation : c’est le seul point qui m’inquiète réellement. Une médiation ne peut pas s’effectuer par écran interposé. Cela va à l’encontre de son esprit même : remettre de l’humain dans des relations qui ne fonctionnent plus.

Quels actes la legaltech peut-elle standardiser ?

2. Le sur-mesure ne peut pas être standardisé

Les justiciables cherchent avant tout à réduire les coûts sur les actes qu’ils estiment simples. En pratique, la legaltech peut standardiser les statuts de société et certains contrats simples. Le divorce par consentement mutuel ? Moins simple qu’il n’y paraît. Très vite on s’aperçoit que l’accord entre époux est fragile et qu’il faudra peut-être changer de procédure.

En revanche, les conflits de voisinage et les saisines prud’homales pour harcèlement ne peuvent pas être résolus par un site legaltech. Ces dossiers exigent du conseil sur mesure.

Concrètement, une fois leurs sites de mise en relation et leurs statuts pré-rédigés en ligne, les legaltech ont épuisé leurs possibilités d' »ubérisation » du droit. Le reste, c’est du conseil et le conseil est un monopole.

Le pouvoir économique des legaltech : pipo ou réalité ?

3. Des effets d’annonce, peu de chiffres réels

Sur la question du pouvoir économique, je ne peux pas répondre avec certitude. En effet, les legaltech ne publient pas leurs chiffres. Elles se contentent d’effets d’annonce sur leurs levées de fonds. Il est donc impossible de connaître leur véritable pouvoir économique.

Mon sentiment, et mon intuition, c’est qu’elles pipotent sans vergogne. Du pipotage professionnel dans un monde virtuel, où tous les coups sont permis pour ceux qui n’ont pas de déontologie.

En faisant l’inventaire, j’ai réalisé une triste réalité : leurs modèles économiques sont peu originaux. La plupart tournent autour de la mise en relation avocat-client, du paiement de consultation et de la rédaction d’actes en droit des sociétés. Bien pauvre, bien peu innovant pour des « innovateurs du droit ».

Par ailleurs, les legaltech ne sont rien sans nous. La plupart des services qu’elles proposent nécessitent des avocats associés. Elles s’enrichissent sur notre dos,  sans compétences, en nous faisant travailler pour elles.

La vraie menace en 2026 : l’intelligence artificielle

🤖 Ce que j’aurais écrit différemment aujourd’hui

En 2016, je pensais que les plateformes de mise en relation entre avocats et clients avaient peu d’avenir. Je maintiens cette analyse pour les plateformes à l’ancienne, celles qui fonctionnent comme des annuaires payants.

En revanche, l’intelligence artificielle générative change le paysage. En effet, un justiciable peut désormais demander à un assistant IA de lui trouver un avocat spécialisé à Bordeaux. Plus besoin de plateforme intermédiaire. L’IA répond directement, gratuitement et fait le travail de comparaison des avocats. Par conséquent, les plateformes qui ont survécu à la première vague ont du souci à se faire. La deuxième vague est autrement plus redoutable.

Toutefois, le conseil juridique reste, à mon sens hors de portée de l’IA. Il faut connaître le droit pour bien « prompter » et vérifier les textes et jurisprudences qui sont souvent des hallucinations . En outre, l’IA n’est pas une grande stratège et n’innove pas, n’ose pas contrairement aux avocats qui peuvent faire changer la jurisprudence.

Ma conclusion de 2016 reste donc valide sur l’essentiel : la profession d’avocat ne sera pas ubérisée parce que le conseil est sur mesure et ne peut pas être standardisé. Ce qui change : les intermédiaires font face à une menace directe de l’IA. Les plateformes, les annuaires, les sites de mise en relation, tous fragilisés. Et ça, je ne l’avais pas prévu.

Conclusion : créez votre site, ignorez les sirènes

4. Ce que je conseillais en 2016 et ce que je conseille toujours

Certes, les startups ont de l’avenir dans le transport, la location, la garde d’enfants. Mais le marché du droit ne peut pas être ubérisé. Le conseil est un élément essentiel, intégré à la prestation juridique. Ce conseil est sur mesure. Il ne peut pas être standardisé.

Consœurs, Confrères , créez votre site, rédigez des articles, soyez présents sur les réseaux LinkedIn, X, Instagram, Facebook, mettez des formulaires de contact en ligne, inscrivez-vous sur le site de consultation du CNB. N’écoutez pas les sirènes des legaltech. En effet, leur seul objectif : investir le marché du droit et se faire de l’argent sur notre dos, sans compétences et sans déontologie.

Et n’oubliez pas : on est toujours mieux servi que par soi-même. La profession ne sera pas ubérisée. Les clés du conseil juridique appartiennent aux seuls avocats.

À lire sur le sujet

📚 Références



Me Michèle BAUER

Avocate spécialiste en droit du travail · Barreau de Bordeaux depuis 2003

Titulaire du certificat de spécialisation en droit du travail depuis 2017 · Ancienne présidente de l’Institut du Droit Social du Barreau de Bordeaux (2014-2016 et 2021-2023)

Me Michèle BAUER intervient en droit du travail, en droit de la famille et en droit pénal. Cabinet : 33 Cours Pasteur, Bordeaux.

Prendre rendez-vous
Droit du travail
Avocat ou avocate ?