Me Michèle BAUER, avocate spécialiste en droit du travail à Bordeaux, titulaire du certificat de spécialisation depuis 2017, défend régulièrement des salariés itinérants et des techniciens dont le temps de trajet est en litige. Elle plaide devant les Conseils de prud’hommes de Bordeaux, Libourne, Agen, Bergerac, Périgueux et La Rochelle, ainsi que devant la Chambre sociale de la Cour d’appel de Bordeaux.

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Temps de trajet et travail effectif à Bordeaux : vos droits

Technicien, commercial itinérant, aide à domicile : vous passez des heures sur la route entre votre domicile et vos sites d’intervention. Ce temps vous est-il payé ? Ouvre-t-il droit à des heures supplémentaires ? En réalité, la réponse dépend d’une distinction fondamentale en droit du travail, entre temps de travail effectif et temps de trajet et d’une jurisprudence en pleine évolution depuis 2022. Voici un état du droit applicable, illustré par les décisions de la Cour d’appel de Bordeaux.

Le cadre légal : deux régimes distincts

Articles L. 3121-1 et L. 3121-4 du Code du travail

Le temps de travail effectif

L’article L. 3121-1 du Code du travail définit le temps de travail effectif comme le temps pendant lequel le salarié est à la disposition de l’employeur, se conforme à ses directives et ne peut vaquer librement à des occupations personnelles. Ces trois critères sont cumulatifs. Dès lors que les trois sont réunis pendant le trajet, ce temps doit être rémunéré comme du travail.

Le temps de trajet domicile/lieu de travail

En principe, le trajet entre le domicile et le lieu habituel de travail n’est pas du temps de travail effectif et n’ouvre pas droit à rémunération (art. L. 3121-4 C. trav.). Toutefois, lorsque ce temps dépasse le temps normal de trajet, il ouvre droit à une contrepartie, sous forme de repos ou de compensation financière.

En pratique : deux salariés qui effectuent le même trajet peuvent relever de régimes différents selon ce qu’ils font pendant ce trajet. En pratique, tout dépend des contraintes concrètes imposées par l’employeur.

Les salariés itinérants : la révolution de 2022

⚖ Un revirement jurisprudentiel majeur sous l’impulsion du droit européen

Avant 2022 : un trajet itinérant jamais du travail effectif

Jusqu’en 2022, la Cour de cassation considérait que le temps de trajet d’un salarié itinérant entre son domicile et le site du premier ou du dernier client ne pouvait pas constituer du temps de travail effectif. Au mieux, il ouvrait droit à une contrepartie si le trajet dépassait le temps normal (Cass. soc., 30 mai 2018, n° 16-20.634).

La rupture : l’arrêt du 23 novembre 2022

En effet, la Cour de cassation a opéré un revirement décisif dans un arrêt du 23 novembre 2022 (n° 20-21.924), sous l’impulsion de la directive européenne 2003/88/CE et de la jurisprudence de la CJUE. Désormais, les temps de déplacement d’un salarié itinérant entre son domicile et les sites du premier et dernier client peuvent être qualifiés de temps de travail effectif si les trois critères de l’article L. 3121-1 sont réunis. Dans ce cas, ils doivent donc être rémunérés comme tels  et non simplement compensés.

L’arrêt concernait un technico-commercial itinérant qui devait, pendant ses trajets, fixer des rendez-vous, appeler et répondre à ses interlocuteurs (clients, directeur commercial, assistantes, techniciens) via son téléphone professionnel. Aussi, la Cour a jugé qu’il se tenait à la disposition de son employeur et se conformait à ses directives pendant le trajet.

Les confirmations de 2023

La solution a été confirmée à plusieurs reprises :

  • Cass. soc., 1er mars 2023, n° 21-12.068 : technicien de maintenance soumis à un planning prévisionnel, utilisant un véhicule de service et transportant des pièces détachées. La Cour contrôle souverainement l’appréciation des juges du fond.
  • Ensuite, Cass. soc., 7 juin 2023, n° 21-12.841 et n° 21-22.445 : nouvelles confirmations.
  • À l’inverse, Cass. soc., 25 octobre 2023, n° 20-22.800 : à l’inverse, lorsque le salarié dispose de l’initiative de son circuit et peut vaquer à des occupations personnelles avant son premier rendez-vous, le trajet n’est pas du travail effectif.
  • Cass. soc., 15 janvier 2025, n° 23-19.595 : confirmation de la règle pour les salariés itinérants dont les trajets répondent aux critères du L. 3121-1.

La Cour d’appel de Bordeaux : deux arrêts récents

La Chambre sociale de la Cour d’appel de Bordeaux a appliqué ces principes dans deux arrêts de 2023. Dans les deux cas, les juges ont refusé de requalifier le temps de trajet en temps de travail effectif, mais ont retenu le droit à contrepartie ou à dommages et intérêts pour les trajets excédant le temps normal.


Arrêt Profil Décision Condamnation
CA Bordeaux
20 sept. 2023
n° 20/04623
Technicien ayant pris acte. Employeur refusant toute contrepartie sous 50-80 km. Pas de requalification. Temps normal fixé à 30 minutes. Droit à contrepartie légale (art. L. 3121-4) retenu pour 80 trajets/an. 646 €
CA Bordeaux
7 sept. 2023
n° 21/03932
Directeur des opérations, non sédentaire. Trajets jusqu’à 7 h/jour. Pas de requalification. Trajets significativement excédentaires. Compensation par dommages et intérêts. 5 000 €
Ainsi, ces deux arrêts illustrent la position constante de la Cour d’appel de Bordeaux : la requalification en temps de travail effectif reste difficile à obtenir, mais le droit à contrepartie pour les trajets excédentaires est bien réel et les juges n’hésitent pas à condamner les employeurs qui l’ignorent totalement.

Ce que cela change concrètement pour vous

Salarié itinérant ou technicien : la check-list de vos droits

Votre trajet peut être du travail effectif si…

  • D’abord, gérez-vous vos appels, vos rendez-vous ou les directives de votre hiérarchie pendant le trajet ;
  • Ensuite, suivez-vous un planning imposé par l’employeur sans choix de circuit ;
  • Par ailleurs, transportez-vous du matériel ou des pièces commandées par les clients ;
  • Enfin, pouvez-vous vaquer librement à vos occupations avant votre premier client ou en êtes-vous empêché ?

En revanche, ce n’est pas du travail effectif si…

  • Le temps de trajet dépasse le temps normal de trajet dans votre région ;
  • Vous êtes en astreinte et vous déplacez pour intervenir ;
  • Vous êtes représentant du personnel et vous rendez à une réunion en dehors de vos horaires.

  • C’est un trajet domicile/lieu de travail habituel dans le temps normal ;
  • Vous avez l’initiative de votre circuit et pouvez vaquer à vos occupations ;
  • Vous passez au dépôt pour prendre un véhicule par choix personnel et non par obligation.
Attention : la charge de la preuve du temps de trajet inhabituel incombe au salarié. Conservez vos relevés de kilométrage, plannings, mails et historiques d’appels dès que vous pressentez un litige.

Questions fréquentes sur le temps de trajet

Mon employeur ne paie pas mes trajets : que faire ?

Avant tout, identifiez à quel régime vous appartenez. Si votre trajet répond aux trois critères du temps de travail effectif (disposition, directives, impossibilité de vaquer librement), il doit être rémunéré. Sinon, vérifiez si vos trajets dépassent le temps normal : vous avez droit à une contrepartie. Dans ce cas, vous pouvez saisir le Conseil de prud’hommes de Bordeaux pour en réclamer le paiement, sur 3 ans rétroactivement.

Téléphoner pour le travail en route : travail effectif ?

Probablement oui, si c’est une obligation imposée par l’employeur et non un choix personnel. Depuis l’arrêt de la Cour de cassation du 23 novembre 2022, un technico-commercial contraint de gérer ses appels pendant ses trajets se tient à la disposition de l’employeur. Ce temps doit être rémunéré comme du travail effectif. Chaque situation est appréciée au cas par cas par les juges du fond.

Comment le juge fixe-t-il le temps normal de trajet ?

Il l’évalue souverainement en tenant compte des trajets habituels dans la région. Ainsi, la Cour d’appel de Bordeaux, dans son arrêt du 20 septembre 2023, a fixé ce temps normal à 30 minutes. En région parisienne, 2 heures aller/retour peuvent être considérées comme normales. Ensuite, le juge compare vos trajets réels à ce temps normal et calcule le dépassement.

La contrepartie prévue est dérisoire : puis-je contester ?

Oui. En effet, la Cour de cassation l’a admis dans un arrêt du 30 mars 2022 (n° 20-15.022) : les juges peuvent estimer que la contrepartie prévue unilatéralement par l’employeur est dérisoire et ordonner la mise en place d’un système de contreparties adapté, région par région, en fonction du temps normal de trajet. Par précaution, consultez un avocat avant d’agir.

Je suis en astreinte : mon trajet aller-retour est-il payé ?

Oui. En matière d’astreinte, le temps de trajet entre votre domicile et le lieu d’intervention constitue du temps de travail effectif (Cass. soc., 31 oct. 2007, n° 06-43.834). En conséquence, il doit être rémunéré comme tel, en plus de la compensation de l’astreinte elle-même.


Délai de prescription : 3 ans pour réclamer

Le délai pour réclamer une contrepartie non versée ou des heures supplémentaires est de 3 ans à compter du jour où vous avez connu ou auriez dû connaître les faits (art. L. 3245-1 C. trav.). Conservez vos plannings, relevés kilométriques et historiques d’appels, ces pièces sont déterminantes devant les prud’hommes. Pour estimer vos indemnités : simulateur barème Macron →

Salarié itinérant ou technicien à Bordeaux : votre temps de trajet est-il bien rémunéré ?

Me Michèle BAUER analyse votre dossier, calcule les sommes récupérables et vous représente devant le Conseil de prud’hommes de Bordeaux ou la Cour d’appel. Consultation dès 40 € TTC.

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avocate temps trajet travail effectif itinerants bordeaux prudhommesMe Michèle BAUER

Avocate spécialiste en droit du travail · Barreau de Bordeaux depuis 2003

Titulaire du certificat de spécialisation en droit du travail depuis 2017 · Ancienne présidente de l’Institut du Droit Social du Barreau de Bordeaux (2014-2016 et 2021-2023)

Me Michèle BAUER intervient en droit du travail, en droit de la famille et en droit pénal. Cabinet : 33 Cours Pasteur, Bordeaux.

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