Me Michèle BAUER, avocate à Bordeaux depuis 2003, raconte ici une histoire personnelle : le jour où une mise en demeure de retirer un article a produit l’effet exactement inverse — et lui a appris ce qu’est l’effet Streisand.

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Article publié en 2016. Mis à jour le 7 juin 2026.

L’effet Streisand ou comment une mise en demeure a rendu mon article viral

L’effet Streisand, vous ne connaissez pas ? Non, il ne s’agit pas d’une envie soudaine de chantonner « You Don’t Bring Me Flowers ». En pratique, c’est bien plus intéressant. Et j’en ai fait l’expérience directement, à mes dépens ou plutôt à ceux d’une société qui aurait mieux fait de s’abstenir.

Qu’est-ce que l’effet Streisand ?

Définition : vouloir cacher une information, c’est l’exposer davantage

Wikipédia définit l’effet Streisand comme « un phénomène médiatique involontaire qui se produit lorsqu’en voulant empêcher la divulgation d’une information, le résultat inverse survient — le fait que l’on voulait dissimuler attire et concentre l’attention ».

L’expression vient d’un incident survenu en 2003. Le photographe Kenneth Adelman prend des photos aériennes de la côte californienne dans le cadre d’une étude sur l’érosion du littoral. L’une des photos montre la propriété privée de la chanteuse Barbra Streisand. Elle attaque en justice et réclame dix millions de dollars. Résultat : avant le procès, six personnes avaient téléchargé la photo. Après la médiatisation de la procédure, ce sont 420 000 internautes qui sont allés la voir en un seul mois.

Ainsi, tenter de faire taire quelqu’un sur internet peut avoir l’effet exactement inverse. C’est précisément ce qu’a découvert à ses dépens la société JURISYSTEM, qui exploite le site avocat.net, en m’envoyant une mise en demeure.

Le contexte : mon article sur avocat.net

Un billet d’humeur sur les legaltech et le droit

En 2016, j’ai publié sur ce blog et sur le Village de la Justice un article intitulé Avocat.net : braconniers du droit ?. L’article s’interrogeait sur les pratiques du site avocat.net et de la société JURISYSTEM qui l’exploite, notamment sur la frontière entre mise en relation et conseil juridique, activité réservée aux avocats.

Le titre se terminait par un point d’interrogation. Il s’agissait d’une interrogation, pas d’une affirmation. Le contenu développait une analyse critique, sourcée et argumentée. J’y voyais une illustration concrète du débat plus large sur l’ubérisation du droit, un sujet sur lequel j’avais également écrit dans mon billet sur les legaltech et l’ubérisation des avocats.

L’article a été lu, commenté, partagé. Il a suscité un débat réel dans la profession. Mais visiblement, il a aussi dérangé.

La mise en demeure : l’erreur classique

📬 Quand la tentative de censure produit l’effet inverse

Quelques semaines après la publication, j’ai reçu une lettre officielle d’un confrère mandaté par la société JURISYSTEM. La demande était claire : retirer sans délai mon article, ou certains passages de celui-ci. La société estimait que mon article serait diffamatoire.

J’ai relu mon article. Je n’y ai trouvé aucune diffamation. Un titre interrogatif, une analyse critique, des arguments. Rien de plus. J’ai donc répondu, officiellement, en maintenant ma position.

Mais j’ai aussi informé mes lecteurs sur Twitter (aujourd’hui X) de cette tentative de mise sous silence. C’est là que l’effet Streisand a commencé à opérer.

J’avais terminé ma réponse officielle par ces mots : « Pour finir, je ne pense pas que cette société y gagnera à engager une procédure à l’encontre d’un avocat alors que ce sont les avocats qui font fonctionner son site… mais ce n’est qu’un avis très personnel, n’y voyez pas de diffamation. »

L’effet Streisand en action : l’article devient viral

700 lectures, des retweets en cascade, une notoriété involontairement offerte

La réaction de la communauté a été immédiate. Beaucoup ont retweeté l’information. Les consultations de mon blog ont bondi. L’article publié sur le Village de la Justice a été consulté près de 700 fois en quelques jours. Hub Avocat s’est intéressé à la question. D’autres confrères ont relayé le débat.

En cherchant à faire disparaître mon article, la société JURISYSTEM lui avait au contraire offert une audience considérable — bien supérieure à celle qu’il aurait naturellement atteinte. Concrètement, la popularité du billet a explosé au moment précis où quelqu’un a voulu le faire taire.

Par ailleurs, la suite de l’histoire a montré que la tentative d’intimidation n’a pas eu les effets escomptés. Vous pouvez lire la suite dans ces deux articles : L’avocat dérange — l’exemple d’avocat.net et Avocat.net — pas d’arrêt de l’exécution provisoire.

Ce que cette histoire enseigne aux avocats et aux entreprises

La mise en demeure peut aggraver la situation

L’effet Streisand illustre un paradoxe fondamental du droit à l’ère numérique : une action judiciaire ou une mise en demeure peut amplifier ce qu’elle cherche à éteindre. En effet, sur internet, chaque tentative de censure devient potentiellement un événement médiatique en soi.

Pour une entreprise, la bonne stratégie n’est donc pas toujours d’attaquer. Notamment quand l’article visé s’appuie sur des faits vérifiables et des opinions argumentées. En revanche, si vous êtes avocate et que quelqu’un tente de vous faire taire par voie de mise en demeure, la réponse est simple : maintenir sa position, répondre sur le fond, et laisser la communauté faire le reste.

Enfin, cette histoire m’a rappelé une évidence : la liberté d’expression des avocats, encadrée par les règles déontologiques, reste un droit fondamental. Elle comprend le droit de critiquer, d’interroger, de débattre,  même publiquement, même sur un blog.


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Avocate · Barreau de Bordeaux depuis 2003

Droit du travail · Droit de la famille · Droit pénal

Me Michèle BAUER intervient en droit du travail, en droit de la famille et en droit pénal. Cabinet : 33 Cours Pasteur, Bordeaux.

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