Un poème de douze vers, paru dans Paroles en 1946. Un travailleur devant sa porte d’usine, un soleil qui tire par la veste, une question finale qui claque comme un verdict. Le temps perdu est peut-être le texte le plus juste jamais écrit sur le rapport entre le salarié, son temps et son employeur.
Me Michèle BAUER, avocate au Barreau de Bordeaux depuis 2003, partage ici un coup de cœur littéraire dans sa rubrique Vie après le Palais — ces textes, films, livres ou musiques qui parlent du droit du travail mieux que n’importe quel traité.
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Mis à jour le 3 mai 2026
Le temps perdu — Prévert et le droit du travail
Le poème
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Jacques Prévert, Paroles, Gallimard, 1946 |
Devant la porte de l’usine
le travailleur soudain s’arrête
le beau temps l’a tiré par la veste
et comme il se retourne
et regarde le soleil
tout rouge tout rond
souriant dans son ciel de plomb
il cligne de l’œil
familièrement
Dis donc camarade Soleil
tu ne trouves pas
que c’est plutôt con
de donner une journée pareille
à un patron ?
— Jacques Prévert, Paroles, 1946, Gallimard
Ce que Prévert dit du temps de travail en douze vers
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Le temps comme bien — et comme aliénation |
Le travailleur de Prévert s’arrête soudain. Pas longtemps — juste le temps d’un regard, d’un clin d’œil au soleil. Ce moment suspendu, c’est exactement ce que le contrat de travail organise et contrôle : le temps. L’employeur achète du temps ,du temps de présence, du temps d’effort, du temps de disponibilité. Et le salarié, en échange d’un salaire, cède une partie de son existence.
La question qui dérange
La chute du poème est une question rhétorique, mais aussi une vraie question philosophique : à qui appartient ce temps ? Le soleil est là pour tout le monde, pour le salarié comme pour le patron. Pourtant, c’est le patron qui reçoit la journée. C’est lui qui dispose du temps du travailleur. Prévert ne dit pas que c’est injuste, il dit que c’est con. Un mot plus tranchant que n’importe quelle démonstration politique.
Le soleil comme témoin impartial
Le travailleur ne parle pas à son contremaître, ni à son syndicat, ni à son avocat. Il parle au soleil. Ce choix n’est pas anodin. Le soleil est le seul être dans ce poème qui n’appartient à personne, qui ne peut pas être acheté ni vendu, qui donne sa lumière sans contrat. En lui confiant sa pensée, le travailleur échappe un instant à la hiérarchie, il se place dans un rapport horizontal, de camarade à camarade, comme si la nature seule comprenait vraiment ce qu’il ressent.
Prévert publie Paroles en 1946, un an après la fin de la guerre, dans une France qui reconstruit à la fois son économie et son droit social. Le préambule de la Constitution de 1946 — qui fait encore partie du bloc de constitutionnalité aujourd’hui, consacre le droit au travail, mais aussi le droit au repos. Prévert, lui, pose une question plus radicale : le repos a-t-il un sens quand le beau temps est donné à quelqu’un d’autre ?
Prévert aux prud’hommes : ce que le droit dit du temps
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Le temps de travail vu par le Code du travail |
Le travailleur de Prévert n’est pas encore entré dans l’usine; il est devant la porte. En droit du travail, cette frontière compte. Le temps de trajet domicile-travail n’est pas du temps de travail effectif (art. L3121-1 du Code du travail). En revanche, dès que le salarié est à la disposition de l’employeur, le compteur tourne.
Le temps de travail effectif — une définition stricte
L’article L3121-1 du Code du travail définit le temps de travail effectif comme le temps pendant lequel le salarié est à la disposition de l’employeur, se conforme à ses directives et ne peut vaquer librement à ses occupations personnelles. Ce moment devant la porte, où le travailleur lève les yeux vers le soleil ? En droit strict, c’est encore son temps à lui. Dès qu’il pousse la porte, c’est le temps du patron.
Les heures supplémentaires — encore du temps au patron
Le poème de Prévert parle d’une journée entière donnée au patron. En 2026, la durée légale du travail est de 35 heures hebdomadaires. Tout ce qui dépasse — les heures supplémentaires — doit être payé avec une majoration d’au moins 25 % pour les 8 premières heures, puis 50 % au-delà (art. L3121-36 du Code du travail). En pratique, des milliers de salariés travaillent des heures supplémentaires non payées. C’est l’un des contentieux les plus fréquents devant le Conseil de prud’hommes de Bordeaux. Prévert aurait dit : encore du temps donné au patron, sans en avoir l’air.
Le droit à la déconnexion — une réponse moderne
Depuis la loi El Khomri de 2016 (art. L2242-17 du Code du travail), les entreprises de plus de 50 salariés doivent négocier un accord sur le droit à la déconnexion. Ce droit reconnaît que le temps en dehors du travail appartient au salarié — que les emails professionnels du soir ou du week-end constituent une forme de prise sur son temps personnel. Prévert avait compris en 1946 ce que le législateur a mis 70 ans à formaliser.
Vie après le Palais — pourquoi ce poème résonne encore
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Ce que la poésie dit que le droit ne dit pas |
Vingt ans de prétoire m’ont appris à mesurer le temps autrement. Avant, le temps était celui des audiences, des délais de procédure, des prescriptions. Dehors — dans la vraie vie des gens — le temps est celui des enfants qui grandissent trop vite, des étés qui passent sans qu’on les voie, des congés accordés à contrecœur.
Le salarié devant la porte — une image que je reconnais
Combien de clients sont venus me voir avec exactement ce sentiment ? Pas une injustice spectaculaire, pas un licenciement brutal — juste une accumulation de petits renoncements. Des heures prises sans compensation, des vacances refusées au dernier moment, une flexibilité exigée en permanence et jamais rendue. Le travailleur de Prévert ne se plaint pas. Il observe, il réfléchit, et il pose une question. C’est souvent comme ça que ça commence.
La poésie comme premier acte juridique
Prévert nomme en 1946 ce que la jurisprudence sociale mettra des décennies à construire : le temps appartient au salarié, et le céder a un prix. Ce prix, c’est ce que nous défendons chaque jour devant le Conseil de prud’hommes de Bordeaux.
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Quand la culture croise le droit |
La rubrique Vie après le Palais rassemble des chroniques sur des œuvres, livres, films, chansons, qui parlent de situations appréhendées par le droit, du travail, de la famille ou de la justice sans être des traités juridiques. Parce que la littérature dit parfois ce que les arrêts de la Cour de cassation ne diront jamais.
Votre temps de travail est mal payé, vos heures supplémentaires ignorées ou vos droits au repos bafoués ?
Me Michèle BAUER défend les salariés devant le Conseil de prud’hommes de Bordeaux, de Libourne, Agen, Bergerac, Périgueux, La Rochelle et Paris. Cabinet secondaire à Gujan-Mestras le samedi sur RDV.
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